Unfallkarte.ch : transparence contre sphère privée ?
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Pourquoi l’Office fédéral des routes devrait partager son trésor de données avec tout le monde.
Unfallkarte.ch [cette URL mène désormais à https://schweizer-autoankauf.ch/] fait les gros titres ces jours-ci : pour la première fois, les lieux où se produisent les accidents de la route en Suisse sont présentés de manière frappante et accessibles de façon interactive. La carte est impressionnante, les chiffres aussi (8639 blessés graves ! 659 morts ! 874 223 663 francs de dégâts matériels !). Et les gros titres (« Les Romands deux fois plus souvent ivres au volant ! », « Le plus dangereux : le Gubrist ! » ) ont sans aucun doute fait vendre quelques exemplaires supplémentaires des journaux de Tamedia qui se trouvent ensemble derrière le projet, la SonntagsZeitung, Le Matin Dimanche et le Tages-Anzeiger.
Derrière se cache un trésor de données, relevées par des policiers et compilées par l’Office fédéral des routes OFROU. Les données indiquent en détail où et comment un accident s’est produit, si des cyclistes, des piétons ou des camions, etc. étaient impliqués, et quand, où, quoi et qui a été touché, et avec quelle gravité. Même des indications sur les causes des accidents, par exemple si l’alcool était en jeu, y figurent ; elles sont toutefois regroupées en « clusters » et non ventilées par cas individuel.
Ces données sont importantes. Elles aident à mieux comprendre le réseau routier suisse et les comportements qui s’y déploient, à évaluer les risques et à fixer des priorités. Et elles nourrissent de faits le débat – trop souvent mené avec trop de passion – sur les véhicules, la cohabitation du trafic rapide et de la mobilité douce ou la discussion sur les projets d’infrastructure.
Tamedia a ainsi réalisé ce que les journalistes appellent un scoop, une primeur que les médias concurrents n’ont pu suivre qu’en la citant – un coup de maître en matière de journalisme de données, et une indication de la manière dont l’effet de levier d’un groupe de presse peut être exploité. C’est un signal prometteur pour notre paysage médiatique – et ce n’est sans doute qu’un début.
Pourtant, ce qui a été relevé par des policiers et compilé par l’Office des routes n’est pas accessible aux citoyens. Les données ont certes été financées par l’argent des contribuables, mais elles ne sont pas ouvertes. Elles ont été, dans ce cas, concédées sous licence à Tamedia ; leur utilisation par des tiers sans autorisation officielle explicite n’est pas permise – ces données n’appartiennent donc pas aux citoyens, mais à l’office, qui décide qui peut en faire quoi, comment et où.
Dans la discussion sur l’ouverture de jeux de données, ce sont généralement les mêmes arguments qui sont avancés : « trop cher », « trop compliqué », « risque d’être mal compris » et bien d’autres. Dans le cas de l’OFROU, l’argument est que l’on craint que des données publiées puissent porter atteinte à la sphère privée des citoyens .
Cette crainte est aussi la raison pour laquelle les causes d’accidents mentionnées ne sont présentées sur unfallkarte.ch que regroupées en clusters. Si l’on clique sur une position individuelle, les indications sur le déroulement disparaissent. Si la cause de chaque accident était listée, craint l’OFROU, la carte interactive pourrait servir à clouer au pilori les personnes accidentées. La presse de boulevard, par exemple, pourrait examiner l’heure de tous les accidents causés par l’alcool et les recouper avec des communiqués de police afin de prouver que des politiciens ont conduit en état d’ivresse.
Si un accident se produit dans sa commune de domicile, on pourrait donc en vérifier la cause sur le web. Concrètement, cela pourrait devenir délicat dans le cas d’un automobiliste ivre qui tue un enfant. Soudain, les parents en deuil ont noir sur blanc, ou plutôt pixel après pixel, la raison pour laquelle leur enfant a dû mourir. Et cela peut-être avant même qu’un quelconque jugement n’ait été rendu.
Il est donc tout à fait compréhensible que, face à de tels scénarios catastrophe, l’OFROU rechigne à livrer ses données.
L’office et le public suisse devraient néanmoins réexaminer attentivement les questions suivantes : un politicien pris en état d’ivresse au volant devrait-il pouvoir invoquer sa sphère privée ? Un cas comme celui décrit plus haut pourrait-il seulement se produire si les données sur la cause d’un accident sont rendues accessibles un an plus tard, comme dans le cas d’Unfallkarte.ch ? Les données ne peuvent-elles pas être rendues accessibles d’une manière qui minimise de tels dangers ?
Et, plus fondamentalement : quel poids faut-il accorder à l’argument selon lequel celui qui sait déjà beaucoup peut, grâce aux données ouvertes, en apprendre plus qu’il ne le devrait ? Autrement dit : il est évident que celui qui dispose de nombreuses sources anonymisées peut tirer des conclusions qui lèvent en partie l’anonymisation. Mais est-ce un argument pour ne publier aucune donnée ? Ce risque résiduel peut-il justifier une politique restrictive en matière de données ? Les pouvoirs publics, la Suisse tout entière, ne pourraient-ils pas en profiter bien davantage si l’OFROU ouvrait ses données ? Pour tout le monde, et pas seulement pour Tamedia ?



